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Dans cet article, Kamhi présente une théorie expliquant pourquoi certains termes ou concepts prennent le dessus, se répandent et sont acceptées alors que d’autres non. Il emprunte le concept de “mèmes” issu de l’étude de l’évolution des idées. Du point de vue d'un mème, la science et la logique ne l'emportent pas toujours, car la sélection favorise les idées (mèmes) qui sont faciles à comprendre, à retenir et à reproduire. Une conséquence malheureuse de ces forces de sélection est que les mèmes qui réussissent offrent généralement des réponses superficiellement plausibles à des questions complexes.
Tagsgénéraliste, EBP
Titre originalA meme’s eye view of speech-language pathology
AuteursKamhi Alan
Date de publication2004
RevueLanguage, Speech, and Hearing Services in Schools
Lien Sourcehttps://doi.org/10.1044/0161-1461(2004/012)

Introduction:


Voici encore un très bel article d’Alan Kamhi, qui fait partie de mes auteurs favoris en orthophonie. C’est un article clairement épistémologique sur l’orthophonie. Je sais que c’est un mot qui ne parle pas à tout le monde donc je le définit: l’épistémologie est une branche de la philosophie qui interroge la façon dont se construisent,se structurent et évoluent les sciences et les pratiques. Il y a peu d’écrits dans ce domaine concernant l’orthophonie donc quand je les trouve, je les chéris.

Vous vous êtes déjà demandé pourquoi d’un coup, le nombre d’enfants avec un trouble du traitement auditif avait explosé? Pourquoi certains termes, idées et concepts s'imposent-ils tandis que d'autres peinent à se faire accepter? Pourquoi est-il moins honteux d’être dyslexique que d'avoir un trouble de la lecture? Pourquoi personne à part les orthophonistes n’a l’air de savoir ce qu'est un TDL? Pourquoi le syndrome d'Asperger pourtant définit relativement récemment est déjà familier pour plein de personnes? Pour répondre à ces questions, l’auteur va piquer des concepts à l'étude de l'évolution et de la propagation des idées. Il y a quelques années, Stanovich a eu recours à ces concepts pour comprendre pourquoi la désinformation l'emporte sur l'information scientifique.
Ce concept est né pour expliciter les situations dans lesquelles le niveau de vérité d'une idée n'est pas le principal déterminant de son usage.

Le mème égoiste:


Le concept du mème égoïste a été développé par Dawkins. Un peu comme une plaisanterie , il suggérait l'existence d'un réplicateur qui véhiculerait la transmission culturelle constituant un complément important à la transmission génétique. Dawkins a nommé ce nouveau réplicateur un mème, car ce terme ressemble phonétiquement à gène et dérivait d'un mot grec mimème. Blackmore développe encore un peu la définition, c'est un élément de culture qui se transmet par des moyens non génétiques, notamment par imitation, l'imitation étant définie au sens large comme tout type de copie d'idées et de comportements d'une personne à une autre. Les mélodies, les idées, les expressions populaires, les modes vestimentaires et les façons de cuisiner sont autant d'exemples de mèmes. Les idées scientifiques qui se répandent, ainsi que les cérémonies, les coutumes et les technologies, en sont également des exemples.

L'idée centrale de la théorie mémétique est qu'un mème est un véritable réplicateur égoïste au même titre qu'un gène. Égoïstes dans le sens où ils ne se soucient que de leur propre réplication et celaveut dire que leur survie ne dépend pas de leur utilité, de leur véracité ou de leur nocivité potentielle. Les mèmes qui réussissent sont ceux qui se copient avec précision (fidélité), qui existent en grand nombre (fécondité) et qui durent longtemps (longévité). La sélection favorise les mèmes qui sont faciles à comprendre, à mémoriser et à communiquer à autrui. Une idée brillante et nouvelle, comme celle des mèmes, peut se répandre en raison de son utilité. Une chanson peut se propager parce qu'elle est facile à chanter. De nouveaux régimes à la mode, des approches thérapeutiques inefficaces ou des remèdes médicaux dangereux peuvent se répandre parce qu'ils sont faciles à mettre en œuvre.

Adopter la notion de mème change ainsi la question fondamentale « Comment les gens acquièrent-ils des idées et des croyances ? » en « Comment les idées et les croyances s'emparent-elles des gens ? » Du point de vue du mème, les idées que nous croyons nôtres sont en réalité des mèmes égoïstes et autonomes dont la survie dépend de leur capacité à se faire copier. Les humains servent d'hôtes physiques et de vecteurs indispensables au stockage et à la transmission des mèmes mais nous ne sommes pas les seuls hôtes et transmetteurs de mèmes, vous savez qui en est un fabuleux pourvoyeur? Internet et les réseaux sociaux!

Les mèmes orthophoniques en concurrence


Les mèmes seraient donc l’une des forces influençant les changements langagiers et sous-tendraient les choix que nous faisons au moment de nommer et classifier des troubles, des méthodes ou même notre profession. Quelques exemples: trouble du langage versus trouble du traitement auditif central, troubles du langage et du traitement auditif versus troubles de l'intégration sensorielle, trouble d'apprentissage versus trouble du langage, trouble de la lecture versus dyslexie, TSA/syndrome d'Asperger versus trouble envahissant du développement.
Comme mentionné précédemment, selon la théorie mémétique, les mèmes les plus efficaces seront ceux qui sont plus faciles à comprendre, à mémoriser et à communiquer à quelqu’un d’autre. Du coup, les mèmes les plus efficaces devraient se répandre rapidement au sein des communautés pro mais aussi le grand public. Les mèmes moins efficaces, en revanche, mettront plus de temps à être acceptés par la communauté professionnelle et pourraient ne jamais se diffuser largement auprès du grand public.

Les troubles du langage n'ont pas réussi à s'imposer comme un trouble connu du grand public, je pense notamment à Etienne Pot, délégué interministériel à la stratégie nationale pour les troubles du neurodéveloppement qui met systématiquement des super hashtags citant tous les TND sauf malheureusement celui avec la plus forte prévalence, à savoir le TDL. Quand ca veut pas, ca veut pas. Le syndrôme d’Asperger reste largement connu du grand public alors même qu’il a été retiré du DSM-5. Quant aux “troubles dys”, on pourrait carrément dire qu’il s’agit d’un méta-mème.

Pourquoi le langage n’est pas un mème séduisant


On se rappelle que les mèmes qui réussissent ont tendance à être :
  • Simples et accrocheurs
  • Résonnent émotionnellement
  • Faciles à imiter
  • Compatibles avec les croyances existantes
  • Alors pourquoi le langage et les troubles liés au langage ne sont pas des mèmes ayant un grand succès? Effectivement, tout le monde a une notion de ce qu’est le langage mais, nous les orthos, nous sachons! Nous sachons que définir le langage c’est bien plus compliqué que cela. Dans le champ de l’orthophonie, la définition du langage est très complexe et définit notre champ d’action qui reste inconnu pour la plupart du grand public. Donc étant donné que la définition même du langage n’est pas partagée, la compréhension du champ d’intervention des orthophonistes ne peut pas l’être.

    La définition du langage selon l’Asha commence par “le langage est un système complexe et dynamique de symboles conventionnels qui est utilisé de diverses manières pour la pensée et la communication” mais elle ajoute ensuite quatre autres composantes:
  • la façon dont le langage a évolué
  • les cinq domaines du langage (phonologie, morphologie, syntaxe, sémantique et pragmatique)
  • la façon dont le langage est influencé par des facteurs biologiques, cognitifs, psychosociaux et environnementaux
  • les exigences pour une utilisation efficace du langage à des fins de communication.

  • Même si la plupart des orthophonistes sont familiers avec les différents aspects de la définition complète du langage proposée par l'ASHA, cette définition professionnelle n'est souvent pas appliquée dans la pratique clinique. Apel suggère que l’usage de tests standardisés examinant des aspects isolés du langage empêche de considérer le langage dans son ensemble et l’interaction des différentes composantes de celui-ci.

    Donc si on en revient à la théorie mémétique, même les professionnels qui comprennent le langage peuvent avoir du mal le définir à autrui et à appliquer ce sens à la pratique clinique. La complexité inhérente du langage et la diversité des facteurs qui influencent le développement du langage signifient qu'il n'est pas possible qu'un seul facteur rende compte de l'uniformité ou de la variation dans le développement du langage. Les différentes disciplines qui étudient ces facteurs (par exemple, la neurologie, la psychologie du développement, la linguistique, l'orthophonie, l'audiologie,le FLE) sont souvent associées à des méthodologies expérimentales, des traditions théoriques et des pratiques pédagogiques distinctes. Compte tenu de toutes ces différences, on se retrouve avec une variété de réponses aux questions portant sur la façon dont le langage se développe et sur les raisons pour lesquelles certains enfants ont des difficultés à acquérir le langage.

    Les parents d'enfants présentant des troubles du langage sont très intéressés par les réponses à ces questions. Un clinicien bien informé pourrait expliquer aux parents les différents facteurs qui contribuent à l'apprentissage du langage et tenter de les assurer que quelque chose qu'ils ont fait ou n'ont pas fait n'est pas à l'origine du problème. Mais cette appréciation ne les empêchera peut-être pas de chercher un autre professionnel capable de fournir une explication plus simple du problème d'apprentissage du langage de leur enfant. Les parents cherchent avant tout à trouver le traitement le plus efficace pour leurs enfants. Ils croient, comme la plupart des gens, que le professionnel qui connaît la cause du problème saura également comment le traiter de la manière la plus efficace.

    Le buzz autour des troubles de l’audition centrale aux Etats-Unis


    Avec les explications précédentes, on comprend par exemple pourquoi les troubles du traitement auditif (TTA): Ils offrent une explication simple et rassurante: le problème d'apprentissage aurait une cause unique et claire, contrairement aux troubles du langage qui sont multifactoriels. Ils laissent espérer un traitement efficace : une seule cause, c'est une seule chose à corriger. Leurs hypothèses théoriques sont intuitives, notamment l'idée que les sons seraient les "briques" du langage. Or, la recherche démontre que c'est faux: les sons n'ont pas de frontières acoustiques nettes dans la parole, et les jeunes enfants n'apprennent pas à parler en assemblant des sons mais à partir de syllabes et de mots entiers.

    Je vais ici sur une petite tangente pour vous expliquer de quoi parle Kamhi car c’est un sujet qu’il a énormément abordé. Les troubles du traitement auditif ou auditory processing disorders sont un ensemble protéiforme de diagnostics “Il y a plus de définitions de l'APD qu'il n'y a d'enfants qui ont ce trouble.” selon l’ancien président de l’American Academy of Audiology. Les tests utilisés sont divers et variés et il n’y a pas de consensus sur la définition du trouble et du symptôme. Mais concernant la prise en charge, il s’agit d'entraînements, la plupart sous casque avec des logiciels entraînant la répétition de mots (Fast4words, appelée aussi Méthode américaine par les sémiophonistes français), l’écoute des sons déformés (Tomatis) ou encore L'AIT (Auditory Integration Training, méthode proche de Tomatis surtout utilisée avec des enfants autistes).
    On en revient donc au fait qu’en simplifiant le trouble et sa cause, on peut proposer une solution simple et que ces méthodes s'imprègnent plus facilement dans l’inconscient collectif que d’autres explications plus complexes et incertaines. Malheureusement, ceci entraîne également un éloignement des patients de méthodes basées sur des données probantes parce que s’il suffisait de mettre un enfant sous un casque pour rééduquer un TDL, le monde entier le ferait depuis des années, non?

    Les autres facteurs influencant la propagation d’un mème:


    Certains diagnostics se propagent non pas parce qu'ils sont bien compris mais pour d'autres raisons sociales et culturelles.
    La dyslexie est un cas intéresant: le grand public croit généralement qu'elle se caractérise par des inversions de lettres et qu'elle touche des personnes intelligentes. Ces deux éléments un diagnostic simple (inversion des lettres) et une association flatteuse avec l'intelligence en ont fait un mème très attractif. À cela s'ajoute le fait que le diagnostic a historiquement été posé par des médecins et des psychologues plutôt que par des enseignants, ce qui lui a conféré un prestige supplémentaire. Résultat : beaucoup de gens se disent volontiers "dyslexiques", alors que très peu diraient qu'ils ont "un trouble de la lecture" même si cela revient au même.
    Le syndrome d'Asperger s'est lui propagé très rapidement pour une raison différente: il a comblé un vide. Avant lui, les personnes ayant des difficultés sociales malgré un langage intact n'avaient tout simplement pas de diagnostic. Il n'a donc rencontré aucune concurrence dans l'espace des idées, ce qui explique sa diffusion fulgurante.

    Conclusion:


    La théorie des mèmes offre une explication plausible de la façon dont les idées se transmettent et se propagent. Son idée centrale est que les gènes ne sont pas les seuls réplicateurs: il existe une unité de transmission culturelle, le mème, qui ne cherche lui aussi qu'à se reproduire. Mèmes et gènes sont "égoïstes" au même sens ils veulent simplement passer à la génération suivante. Et pour y parvenir, les mèmes utiliseront tous les moyens à leur disposition. La facilité de compréhension en est un bon, mais pas le seul.

    Quiconque s'est déjà interrogé sur la façon dont les idées se répandent devrait trouver la théorie des mèmes séduisante. La théorie des mèmes reformule ainsi le vieil adage "les enseignants façonnent les esprits" en "les idées sont en quête d'esprits à façonner."
    L'idée que les mèmes ne se soucient que de leur propre réplication implique que tout être humain véhicule des idées de toute sorte et que personne n'est à l'abri d'entendre une idée douteuse et de la transmettre. Nos limites cognitives, nos biais culturels et notre nature humaine nous rendent plus réceptifs à certaines idées qu'à d'autres. C'est ce qui explique pourquoi certaines théories pseudoscientifiques prospèrent..

    Que faire de ce constat ? Stanovich suggère que la façon de résoudre les guerres de mèmes en faveur de la science est de donner aux gens les outils pour évaluer eux-mêmes les recherches. La science permet aux questions de se résoudre parce que les données finissent par converger. C'est un objectif louable mais même dans le meilleur des mondes, comprendre le processus scientifique ne garantit pas que les preuves seront interprétées de la même façon par tout le monde. Et surtout, atteindre un consensus scientifique prend du temps. Ce délai est peut-être acceptable pour un chercheur mais il est intolérable pour des cliniciens qui doivent agir aujourd'hui.

    Stanovich n'est pas troublé par cette différence fondamentale entre recherche et pratique, parce que praticiens et chercheurs partagent selon lui un même pragmatisme: ils cherchent tous deux "ce qui fonctionne", ce qui permet souvent aux praticiens de trouver une voie médiane, un équilibre dans les compétitions de mèmes de notre profession.
    On sait donc que la vérité et la logique ne sont pas nécessairement les premiers déterminants de l'attrait et de l'acceptation d'une idée. La science, la vérité et la logique ont malheureusement peu d'impact sur notre identité professionnelle et sur la façon dont le grand public perçoit notre champ d'expertise. Mais, il nous appartient de continuer à propager nos mèmes langagiers à tous ceux qui veulent bien les entendre.

    Mon point de vue:


    La question centrale “pourquoi certains concepts s'imposent indépendamment de leur validité scientifique” est fondamentale pour notre profession, notamment dans un contexte où des pratiques controversées continuent de séduire.

    Ma question: faut-il jouer le jeu mémétique (simplifier, rendre accrocheur le TDL) au risque de trahir la complexité scientifique ? C'est une tension réelle que Kamhi reconnaît sans vraiment la résoudre.Notre rôle de professionnel est-il de rendre plus digeste des troubles complexes ? La compétition avec les vidéos Tiktok et les post LinkedIn de 15 lignes est-elle même possible?
    Je n'ai pas de réponse tranchée mais je crois qu'il faut au moins poser le problème honnêtement. Ignorer la mémétique ne la fait pas disparaître. Si les orthophonistes laissent le terrain de la vulgarisation à d'autres, ce sont d'autres récits pas toujours rigoureux qui occuperont l'espace.

    Le cadre choisi par Kamhi, bien qu'élégant et stimulant intellectuellement, reste une métaphore. Il décrit bien le phénomène mais n'explique pas vraiment pourquoi certaines idées sont plus "mémorisables" que d'autres pour ça, il faudrait y ajouter des notions de psychologie cognitive, sociologie ou de science de l’ informations pour aller plus loin. De façon assez savoureuse on pourrait meme dire que Kamhi utilise lui-même un mème séduisant, celui du mème pour nous convaincre. La prise de conscience que les orthophonistes ont intérêt à travailler la communicabilité de leurs concepts, pas seulement leur rigueur scientifique. Le TDL perdra toujours face à la dyslexie si on ne réfléchit pas à comment le rendre plus accessible et mémorable pour le grand public.