(Le tiret cadratin dans le titre c’est pour la blague)
Vous ne pouvez pas vous en souvenir pour la plupart mais le tout début de l’internet dans les années 2000, c’était le fun. Imaginez un immense projet commun où chacun ramène ses propre conneries. L’internet était presque vide mais au contraire il paraissait plein, c’est impossible à expliquer si tu l’as pas vécu. Mon mari me parle avec nostalgie des forums Amiga bref c'était majoritairement forums spécialisés, blogs personnels, sites de passionnés, échanges communautaires souvent non monétisés. Et oui, c’est sur Internet que j’ai connu mon mari il y a 20 ans et oui, grâce à mon blog mais pas celui là.
Alors je dis pas que c’était plus fiable ou plus intelligent, les fausses informations existaient déjà, mais la logique dominante n’était pas encore l’industrialisation de l’attention. La plupart des contenus étaient produits par des personnes identifiables qui cherchaient surtout à partager quelque chose.
Ceux qui l’ont connue gardent de cette période une impression d’authenticité, parce que les contenus semblaient moins optimisés pour les algorithmes et davantage liés à des intérêts humains directs.
C’est dans ce contexte du tout début qu’est apparue la “Dead Internet Theory” ,la théorie de “l’internet mort” ou “internet vide”. Au début, c’est une théorie du complot qui affirme qu’une grande partie d’internet serait déjà artificiellement peuplée de bots pilotés par des gouvernements ou des grandes entreprises et que les vraies interactions humaines seraient devenues minoritaires. Bon on est d’accord que ca tient pas car ca voudrait dire que derrière la totalité des contenus il n’y aurait que des farmbots mais comme beaucoup de théories du complot, ca grossit le trait d’un phénomène réel.
Le retour du fond des âges de cette théorie est liée à l’industrialisation massive du contenu internet. Donc pas un complot, juste notre bon vieux capitalisme.
Aujourd’hui, une part croissante du web est produite pour capter l’attention et générer du trafic. Les comptes cherchent à créer une autorité artificielle ou maximiser l’engagement des consommateurs de contenu et du coup on voit une explosion des articles SEO (search engine optimisation, les trucs qu’on sait qu’ils sont souvent googlés genre dyslexie adulte) générés par l’IA, les comptes automatisés et tout jolis, les vidéos recyclées trente fois, les commentaires génériques, les newsletters à foison qu’on a l’impression que tout le monde a la même façon d’écrire….
Mais pourquoi? Les plateformes favorisent et rendent visibles les contenus émotionnels, simplistes et clivants. Les idées facilement consommables pour el plus grand nombre. C’est ce qui va être mis en avant donc c’est ce que choisissent de produire la plupart des créateurs de contenu.
Résultat, on se retrouve avec une espèce d’homogénéisation du ton. Des post optimisés à balle et l’impression de nager dans la soupe de LinkedIn h-24.
Alors c’est un impression mais je suis pas la seule. Mon mari développeur me disait que la majorité des passages sur les sites de contenu qu’il tient (il estime 80% sont des bots qui viennent récuperer du contenu) mais on va pas compter que sur l’opinion de Pierre. L’entreprise Imperva estimait déjà en 2016 que plus de la moitié du trafic web provenait de systèmes automatisés. Les IA génératives produisent aujourd’hui des quantités massives de contenus et Google reconnaissent eux-même l’augmentation des pages créées davantage pour les moteurs de recherche que pour les humains.
Donc la version contemporaine de la théorie n’est donc plus vraiment “internet est entièrement faux” mais plutôt “les contenus artificiels deviennent suffisamment massifs pour risquer de masquer progressivement les échanges réellement humains”.
Ce qui est profondément agaçant pour moi et je pars du principe que vous aussi c’est que pour un oeil non averti, un texte produit par l’IA donne une impression de fluidité facile à confondre avec de la compétence qui engendre une visibilité accrue qui n’est encore une fois gage de rien.
Les grands modèles de langage sont entraînés sur des données d’internet puis produisent eux-mêmes du contenu qui retourne sur le web. On est dans une boucle d’homogénéisation: des contenus de plus en plus plausibles, fluides et convaincants mais hyper pauvres sur le plan intellectuel. Parce que le danger c’est pas le faux grossier, c’est le contenu assez crédible pour qu’on prenne aps la peine de vérifier. Et pour ce type de contenu les IA sont des pros.
Vous êtes ici sur Internet avec moi donc vous avez dû constater aussi l’explosion des carrousels pseudo-éducatifs, des trucs et astuces simpliste, des “en tant qu’orthophoniste, voici ce que je ne ferai jamais avec mon enfant” qui me font coller les yeux au plafond, le post avec “les neurosciences disent que…” comme si neuroscience c’était un gars du café qui dit des trucs, les “selon une étude…” et les pseudo formations/retraites au marketing flamboyant mais au contenu vague.
Avec l’IA, produire ce type de trucs devient extrêmement facile: PDF “professionnels”, faux résumés d’articles, protocoles de rééduc clé en main avec la bibliographie hallucinée qui va bien…Le problème, c’est que la forme rend crédible avant le fond.
Une IA peut produire un texte fluide, technique, convaincant et rempli de jargon scientifique. Mais elle aura aucun souci aussi à mélanger des modèles théoriques dans le même paragraphe et affirmer en faits établis des hypothèses actuelles.
Globalement, en orthophonie, il y a encore énormément d’inconnues et d'incertitudes mais ça ne fait pas vendre et le “on pense que peut etre éventuellement…” fait moins acheter que “la tétine fait perdre des points de QI, achetez ma méthode de santé publique”. L’IA amplifie massivement la diffusion d’idées simplistes, simplement parce qu’elles permettent de produire du contenu à très grande vitesse.
Mais le truc qui m’inquiète quand meme, c’est que si les orthos utilisent de plus en plus les logiciels de comptes-rendus gérés par des IA, s’informent sur les réseaux, produisent du contenu éducatif ou rééducatif avec l’IA… On risque clairement d’appauvrir notre raisonnement clinique et on va uniformiser nos pratiques vers quoi? Parce que je ne suis pas celle qui parle le mieux du raisonnement clinique mais celui-ci nécessite énormement de nuances, de données contextuelles et une analyse clinique fine.
Parce que s’informer ce n’est pas forcément comprendre et connaitre. Actuellement, nous sommes face à des murs d’informations et de données mais il faut être capable de les comprendre et les hiérarchiser. Les IA n’en sont pas capables! Accumuler du contenu ce n’est pas construire de la connaissance. Et le truc dont j’ai peur c’est d’etre noyée sous les comptes, bogs, formations qui vous vendent des recettes, des protocoles, des fiches, des progressions obligatoires, des positions dogmatiques parce que ‘l'incertitude, la minutie, l’exhaustivité, ca vend pas et c’est pas sexy.
Est ce que nous sommes encore capables de prendre le temps, accepter l’incertitude dans notre pratique clinique mais aussi dans le contenu que nous consommons sur Internet et les réseaux? Parce que le vrai risque c’est pas forcément un Internet Mort mais un internet tellement saturé de contenus plausibles, optimisés et automatisés qu’il devient de plus en plus difficile d’y distinguer la compétence réelle. Bon je dis pas que c’est moi qui l’ait la compétence réelle hein!, Mais la perspective de ne retrouver sur Internet qu’une boucle incessante d’autovalidation de bots qui se répondent me déprime un chouia et c’est pourtant ce que j’ai l’impression qu’il va nous arriver.
J’avoue que c’est un peu parti dans tous les sens sur plein de sujets différents mais du coup, c’est gage de pas d’IA!
Sources:
https://www.unsw.edu.au/n
https://en.wikipedia.org/
Muzumdar, P., Cheemalapati, S., RamiReddy, S. R., Singh, K., Kurian, G., & Muley, A. (2025). The dead internet theory: A survey on artificial interactions and the future of social media. Asian Journal of Research in Computer Science, 18(1), 67–73. https://doi.org/10.9734/ajrcos/2025/v18i1549 PREPRINT
Vous ne pouvez pas vous en souvenir pour la plupart mais le tout début de l’internet dans les années 2000, c’était le fun. Imaginez un immense projet commun où chacun ramène ses propre conneries. L’internet était presque vide mais au contraire il paraissait plein, c’est impossible à expliquer si tu l’as pas vécu. Mon mari me parle avec nostalgie des forums Amiga bref c'était majoritairement forums spécialisés, blogs personnels, sites de passionnés, échanges communautaires souvent non monétisés. Et oui, c’est sur Internet que j’ai connu mon mari il y a 20 ans et oui, grâce à mon blog mais pas celui là.
Alors je dis pas que c’était plus fiable ou plus intelligent, les fausses informations existaient déjà, mais la logique dominante n’était pas encore l’industrialisation de l’attention. La plupart des contenus étaient produits par des personnes identifiables qui cherchaient surtout à partager quelque chose.
Ceux qui l’ont connue gardent de cette période une impression d’authenticité, parce que les contenus semblaient moins optimisés pour les algorithmes et davantage liés à des intérêts humains directs.
Alors c’est quoi la dead internet theory?
C’est dans ce contexte du tout début qu’est apparue la “Dead Internet Theory” ,la théorie de “l’internet mort” ou “internet vide”. Au début, c’est une théorie du complot qui affirme qu’une grande partie d’internet serait déjà artificiellement peuplée de bots pilotés par des gouvernements ou des grandes entreprises et que les vraies interactions humaines seraient devenues minoritaires. Bon on est d’accord que ca tient pas car ca voudrait dire que derrière la totalité des contenus il n’y aurait que des farmbots mais comme beaucoup de théories du complot, ca grossit le trait d’un phénomène réel.
Le retour du fond des âges de cette théorie est liée à l’industrialisation massive du contenu internet. Donc pas un complot, juste notre bon vieux capitalisme.
Aujourd’hui, une part croissante du web est produite pour capter l’attention et générer du trafic. Les comptes cherchent à créer une autorité artificielle ou maximiser l’engagement des consommateurs de contenu et du coup on voit une explosion des articles SEO (search engine optimisation, les trucs qu’on sait qu’ils sont souvent googlés genre dyslexie adulte) générés par l’IA, les comptes automatisés et tout jolis, les vidéos recyclées trente fois, les commentaires génériques, les newsletters à foison qu’on a l’impression que tout le monde a la même façon d’écrire….
Mais pourquoi? Les plateformes favorisent et rendent visibles les contenus émotionnels, simplistes et clivants. Les idées facilement consommables pour el plus grand nombre. C’est ce qui va être mis en avant donc c’est ce que choisissent de produire la plupart des créateurs de contenu.
Résultat, on se retrouve avec une espèce d’homogénéisation du ton. Des post optimisés à balle et l’impression de nager dans la soupe de LinkedIn h-24.
Alors c’est un impression mais je suis pas la seule. Mon mari développeur me disait que la majorité des passages sur les sites de contenu qu’il tient (il estime 80% sont des bots qui viennent récuperer du contenu) mais on va pas compter que sur l’opinion de Pierre. L’entreprise Imperva estimait déjà en 2016 que plus de la moitié du trafic web provenait de systèmes automatisés. Les IA génératives produisent aujourd’hui des quantités massives de contenus et Google reconnaissent eux-même l’augmentation des pages créées davantage pour les moteurs de recherche que pour les humains.
Donc la version contemporaine de la théorie n’est donc plus vraiment “internet est entièrement faux” mais plutôt “les contenus artificiels deviennent suffisamment massifs pour risquer de masquer progressivement les échanges réellement humains”.
Ce qui est profondément agaçant pour moi et je pars du principe que vous aussi c’est que pour un oeil non averti, un texte produit par l’IA donne une impression de fluidité facile à confondre avec de la compétence qui engendre une visibilité accrue qui n’est encore une fois gage de rien.
Les grands modèles de langage sont entraînés sur des données d’internet puis produisent eux-mêmes du contenu qui retourne sur le web. On est dans une boucle d’homogénéisation: des contenus de plus en plus plausibles, fluides et convaincants mais hyper pauvres sur le plan intellectuel. Parce que le danger c’est pas le faux grossier, c’est le contenu assez crédible pour qu’on prenne aps la peine de vérifier. Et pour ce type de contenu les IA sont des pros.
Et en orthophonie?
Vous êtes ici sur Internet avec moi donc vous avez dû constater aussi l’explosion des carrousels pseudo-éducatifs, des trucs et astuces simpliste, des “en tant qu’orthophoniste, voici ce que je ne ferai jamais avec mon enfant” qui me font coller les yeux au plafond, le post avec “les neurosciences disent que…” comme si neuroscience c’était un gars du café qui dit des trucs, les “selon une étude…” et les pseudo formations/retraites au marketing flamboyant mais au contenu vague.
Avec l’IA, produire ce type de trucs devient extrêmement facile: PDF “professionnels”, faux résumés d’articles, protocoles de rééduc clé en main avec la bibliographie hallucinée qui va bien…Le problème, c’est que la forme rend crédible avant le fond.
Une IA peut produire un texte fluide, technique, convaincant et rempli de jargon scientifique. Mais elle aura aucun souci aussi à mélanger des modèles théoriques dans le même paragraphe et affirmer en faits établis des hypothèses actuelles.
Globalement, en orthophonie, il y a encore énormément d’inconnues et d'incertitudes mais ça ne fait pas vendre et le “on pense que peut etre éventuellement…” fait moins acheter que “la tétine fait perdre des points de QI, achetez ma méthode de santé publique”. L’IA amplifie massivement la diffusion d’idées simplistes, simplement parce qu’elles permettent de produire du contenu à très grande vitesse.
Mais le truc qui m’inquiète quand meme, c’est que si les orthos utilisent de plus en plus les logiciels de comptes-rendus gérés par des IA, s’informent sur les réseaux, produisent du contenu éducatif ou rééducatif avec l’IA… On risque clairement d’appauvrir notre raisonnement clinique et on va uniformiser nos pratiques vers quoi? Parce que je ne suis pas celle qui parle le mieux du raisonnement clinique mais celui-ci nécessite énormement de nuances, de données contextuelles et une analyse clinique fine.
Parce que s’informer ce n’est pas forcément comprendre et connaitre. Actuellement, nous sommes face à des murs d’informations et de données mais il faut être capable de les comprendre et les hiérarchiser. Les IA n’en sont pas capables! Accumuler du contenu ce n’est pas construire de la connaissance. Et le truc dont j’ai peur c’est d’etre noyée sous les comptes, bogs, formations qui vous vendent des recettes, des protocoles, des fiches, des progressions obligatoires, des positions dogmatiques parce que ‘l'incertitude, la minutie, l’exhaustivité, ca vend pas et c’est pas sexy.
Est ce que nous sommes encore capables de prendre le temps, accepter l’incertitude dans notre pratique clinique mais aussi dans le contenu que nous consommons sur Internet et les réseaux? Parce que le vrai risque c’est pas forcément un Internet Mort mais un internet tellement saturé de contenus plausibles, optimisés et automatisés qu’il devient de plus en plus difficile d’y distinguer la compétence réelle. Bon je dis pas que c’est moi qui l’ait la compétence réelle hein!, Mais la perspective de ne retrouver sur Internet qu’une boucle incessante d’autovalidation de bots qui se répondent me déprime un chouia et c’est pourtant ce que j’ai l’impression qu’il va nous arriver.
J’avoue que c’est un peu parti dans tous les sens sur plein de sujets différents mais du coup, c’est gage de pas d’IA!
Sources:
https://www.unsw.edu.au/n
https://en.wikipedia.org/
Muzumdar, P., Cheemalapati, S., RamiReddy, S. R., Singh, K., Kurian, G., & Muley, A. (2025). The dead internet theory: A survey on artificial interactions and the future of social media. Asian Journal of Research in Computer Science, 18(1), 67–73. https://doi.org/10.9734/ajrcos/2025/v18i1549 PREPRINT
